Chambardements # 3 : Errance et Solitude  posté le lundi 14 juillet 2008 21:59

Cet article est une petite suite a l'excellente idée d'Epikt dans le cadre du cycle japonais de Juillet et poursuivi par Michael sur Wildgrounds. Comme d'hab vous pouvez trouver la liste des articles en cliquant sur le cigle ci-dessus.

 

3 Samouraïs Hors-la-loi (Sambiki No Samurai/1964) d'Hideo Gosha.

Sakon Shiba, un rônin, décide d'aider des paysans désespérés qui ont enlevés la fille de leurs seigneur et qui sont décidés a présenter une missive au shogun lui même, au prix de leurs vies. Après de multiples aventures, Sakon est ensuite rejoint par deux autres rônins dans sa lutte contre les forces ennemis, l'un est un fils de paysan taraudé entre son désire pour une femme et celui d'aider les révoltés, l'autre est un homme de main du seigneur hanté par son passé et en quête de rédemption.

Première réalisation pour le cinéma et adaptation d'une série TV qu'il a lui-même initié 3 Samouraïs Hors-la-loi est surtout un premier chef d'œuvre qui démontre le talent d'un Gosha déjà virtuose, entremêlant en un seul film charge pamphlétaire contre l'esprit féodal - dans la droite lignée d'un Hara-kiri ou d'un Rébellion - et pur film de divertissement baignant dans la misère et la boue, rappelant le cinéma mélancolique et crépusculaire de Sam Peckimpah tout autant que le Yojimbo de Kurosawa. De sa première partie en huit clos en passant par de superbes scènes d'actions jusqu'à son final complètement désenchanté, la maîtrise filmique est soutenu par la superbe facture des films de l'époque, par un score qui en souligne l'ambiance et par l'interprétation fiévreuse de Tesuro Tamba qui retrouvera a de nombreuses occasions le réalisateur. Si Gosha réalise ensuite un paquet de bombes (les Kiba, Samouraï sans honneur, le Sabre de la Bête) il ne retrouvera cet état de grâce et cette inspiration qu'avec ce chef d'oeuvre flamboyant qu'est Goyokin.

 

Samouraï (1965) de Kihachi Okamoto.

Niiro, un rônin alcoolique vivant dans une misère absolue et qui ne rêve que d'argent, est lié d'amitié avec Kurihara, un samouraï riche et fan de philosophie occidental. Les deux hommes sont attachés a un groupe de renégats du clan Mito fomentant l'assassinat d'un haut fonctionnaire favorable a la modernisation du Japon, mais les comploteurs soupçonnent la présence d'un traître parmi eux. Le jour de l'attentat est enfin décidé, Kurihara est identifié comme le traître et Niiro est sommé de le tuer. Pendant ce temps une jeune dame proche de Niiro apprend le terrible secret qui entoure la naissance du rônin.

Okamoto avait déjà passablement traumatisé les cinéphiles avec Sword of Doom va les achever avec ce Samouraï aussi noir qu'un abîme de désespoir. La construction en flash back n'adoptant presque uniquement que le point de vu des comploteurs dépasse largement le stade du simple caprice scénaristique pour se transformer en une façon d'enfermer Niiro - fabuleux Toshiro Mifune - dans un destin qui ne lui offre comme alternative a sa pauvre existence que la folie et la mort. Tout comme d'autres grandes œuvres du genre Samouraï parle donc de la fin d'une époque - l'ère Tokugawa - pour en stigmatiser l'inhumanité, nous dire qu'elle portait en elle les germes de sa propre destruction et surtout en évacuer toute la dimension héroïque, l'embuscade finale et la bataille qui s'ensuit n'est qu'une immonde boucherie dans laquelle les hommes crèvent la gueule ouverte en hurlant de douleurs. Ce qui n'était qu'une veine tentative de sauver un monde agonisant c'est métamorphosé en crépuscule. Celui des samouraïs mais aussi celui d'un homme -ce film est avant tout son histoire - disparaissant dans une tempête de neige, un plan d'un nihilisme hallucinant qui va vous hanter longtemps après la vision de cet énorme coup de boule qu'est Samouraï.

 

Zatoïchi, Route Sanglante (Zatoichi chikemuri kaido/1967) de Kenji Misumi.

Dans une auberge Zatoichi rencontre une jeune femme agonisante qui, avant de mourir, lui fait promettre de retrouver le père naturel de son enfant. Malgré ces hésitations le masseur accepte l'offre. Ce voyage le conduira dans un petit village ou le jeune homme est mêlé a un trafic d'œuvre pornographiques auquel semble mêlé un redoutable samouraï.

Pourquoi ce Zatoïchi et pas une des nombreuses autres aventures du masseur aveugle, yakuza généreux et bretteur quasi invincible ? Et bien tout simplement parce que Route Sanglante est une synthèse de toutes les qualités intrinsèques de la série. Le scénario exemplaire ne laisse aucune place a une baisse de rythme alors que la plupart des autres épisodes sont généralement pourvu de ce qu'on appelle poliment un ventre mou, le film est une suite de seconds rôles tous magnifiquement bien écrit, de personnages consistants et vraiment attachants relevés par une petite pointe d'humour bien venu mais la star c'est évidemment Shintaro Katsu dans le rôle qui l'a rendu célèbre. Route Sanglante reprend vaguement l'intrigue de Voyage Meurtrier en collant dans les bras de Zatoïchi un gosse d'abord insupportable mais qui va peu a peu révéler les tourments de la solitude qui assaillent l'invincible bretteur. Katsu est vraiment au top dans ce film tant il parvient a rendre crédible la souffrance de son personnage mais également son humanité et sa générosité. Mais tout cela ne suffira pas a socialiser un homme dont le destin semble être celui d'une âme errante condamné a un spleen éternel. Misumi qui a en tout réalisé huit des meilleurs épisodes signe, avec Le Shogun de l'Ombre, son meilleurs travail sur cette série. La réal est d'une classe folle et le rythme très équilibré, ce qui n'est pas forcement le cas chez Misumi. Le combat final entre Zato et un sabreur aussi fort que lui finirai presque en beauté le métrage si une dernière scène ne venait pas nous rappeler que le destin de notre héros semble attaché aux routes poussiéreuses et solitaires qui traversent le Japon.

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Baby Cart 2: L'Enfant Massacre  posté le lundi 30 juin 2008 22:09

Kozure Ôkami: Sanzu no kawa no ubaguruma de Kenji Misumi. 1972/Japon.

 Face caméra un homme court a toute vitesse, sabre au point. Le contre champs nous apprend que l'homme se dirige en direction d'Ogami et son fils. Quelques plans décrivent leurs attitude devant le spectacle de cette course a l'issue fatal. Tout deux le voit se rapprocher avec sérénité, voir une pointe de lassitude. L'homme attaque Ogami, qui pare le coup et plante son sabre dans la tête de l'agresseur qui réussi a y bloquer l'arme. L'acolyte de l'assassin se révèle et fond sur un Ogami apparemment désarmé. Celui-ci se retourne vers le landau de Daigoro, se saisi de ce qui semble en être la rambarde et appuie sur un bouton. Le cylindre de bois se transforme en une lance sur laquelle le deuxième agresseur vient s'empaler. L'homme s'écroule dans un geyser de sang pendant que son compagnon agonisant, toujours le sabre d'Ogami planté dans la tête, prophétise la défaite de l'ancien exécuteur et de son fils. Cette scène d'introduction place d'emblée L'Enfant Massacre sous le signe d'une cruauté et d'une violence outrancièrement graphique, représentée a l'écran par une recherche visuelle et sonore déjà ébauché dans le Sabre de la Vengeance et qui donnera dans cette épisode toute la mesure de son ampleur. 

Devenu tueur a gages errant de par les routes, Ogami et son fils sont toujours poursuivies par les forces néfastes des puissants Yagyu. Mais incapables d'évincer l'invincible rônin, Retsudo envoie un émissaire qui enjoint les Yagyu d'Akashi , un clan de féroces amazones commandé par la cruelle Sayaka, de s'en occuper. Dans le même temps, Ogami conclu un contrat sur la tête d'un homme doté d'informations dont la teneur menace l'existence du clan commanditaire. Cet homme est protégé par les redoutables frères Ben,Ten et Rai, mandatés par les Yagyu pour ramener l'homme a bon port. Le combat entre le loup a l'enfant et les trois dieux de la guerre est désormais inévitable. Débarrassés des exigences de l'exposition, le duo Koike/Misumi développent les figures posées dans Le Sabre de la Vengeance jusqu'à un paroxysme qui a rendu quasi légendaire cet opus. Dépourvu d'enjeux dramatiques véritables, utilisant une narration linéaire qui n'est pas sans rappeler le déroulement des jeux vidéos, le scénario très commun du film n'est qu'un prétexte a l'enchaînement de scènes d'actions toutes plus inventives dans la barbarie les unes que les autres, chacune étant de pures exercices de styles dans lesquelles se déploie une énergie bestiale. Misumi et Koike donne corps a ce qu'Ogami appel "la voie du démon" en redéfinissant les routes du Japon comme autant de piéges mortels pour Le loup et son fils. Les premières minutes du film suivants le célèbre générique de la série montre Ogami et Daigoro constamment surveillés par les espions Yagyu, qui ne se privent jamais de leurs faire ressentir leurs présences et ainsi de créer un climat de paranoïa et d'insécurité pour les fugitifs. Mais les Yagyu sont également adeptes de manœuvres nettement plus frontales. 

Ogami devra d'abord faire face au divers attaques des amazones du clan Yagyu. Le premier assaut prendra la forme d'une petite troupe de saltinbanques, habillées de vêtements outrancièrement colorés. Les femmes entourent Ogami et commencent une danse frénétique cadencé par les rythmiques tribales de notes jouées sur des tambourins et par toute une série de zoom agressifs et de plans de plus en plus courts qui crées une sensation hypnotique d'étourdissement. Ogami tranchera dans le vif et passera a l'épreuve suivante. Cette fois grimées en maraîchères et en lavandières, les femmes du clan Yagyu se feront une nouvelle fois laminer par l'imperturbable Itto, cette fois aidé par Daigoro qui enclenchera une des multiples armes de son redoutable landau. Puis Ogami affrontera Sayaka, qui survivra a l'affrontement et réussira a s'enfuir. Les hommes du clan Kurokawa, allié des Yagyu, tenterons a leurs tours de les tuer mais une nouvelle fois l'impitoyable Ogami vaincra, toujours avec l'aide de son fils. Éreinté par cette suite de combats, le Loup s'effondre de fatigue, c'est Daigoro qui va veiller sur son père. Au-delà de leurs rôles d'assouvissement et du plaisir jouissif qu'elles procurent, cette série de combats a également pour fonction de développer le rôle de Daigoro et ces relations avec son père. Présence discrète dans le Sabre de la vengeance, Daigoro acquière ici une vrai importance. Son rôle, au fur et a mesure des épisodes, se développera encore davantage pour atteindre une vraie densité dans Le Territoire des Démons. Et c'est bien dans cette relation quasi silencieuse, pudique que naît réellement toute la profondeur de la série, profondeur qui est je crois une des grandes spécificité des Baby Cart et que l'on ne retrouve, a ma connaissance, que dans les meilleurs Zatôichi.

Si les anthologiques scènes de combats sont le privilège de l'ancien bourreau et ont forgés le culte autour des Baby Cart, Misumi filme avec poésie et retenue celles de Daigoro et crée ainsi un contraste saisissant avec l'odeur de carnage et de sadisme destructeur qu'exhale L'Enfant Massacre. Une des plus belles réussite de cette épisode est certainement la scène ou Ogami et Daigoro sont en train de prendre un bain. Ogami écoute son fils réciter les premiers chiffres quand le son des triangles, annonce de la présence des Yagyu, vient rompre la quiétude de ce moment pendant lequel les Itto essayaient de garder un rien d'intimité. La caméra de Misumi capte magnifiquement ce moment de tendresse discrète et réservé en y explicitant toute la solitude, la mélancolie qui étreint les deux personnages. Contrastes que l'on retrouve quasiment a tout les niveaux d'un métrage qui semble cultiver la rencontre des contraires. Le physique grassouillet de Tomisaburo Wakayama tranche singulièrement avec l'image laissé par les grands acteurs du genre et n'en demeure que plus mortel au moment fatal ou Ogami dégaine son sabre. Malgré les apparences, Daigoro n'a plus l'innocence de l'enfance, ces yeux se sont habitués au massacres dont il est l'impassible et silencieux témoin. Sayaka, troublé par Daigoro, laisse entrevoir une maternité frustré et une femme aliénée par les impitoyables lois de son clan. Les routes sont pleines de pèlerins, de saltinbanques et autres figures d'apparentes quiétude qui masquent autant de tueurs et de dangers. En fait, seuls les frères Ben,Ten, Rai se conforme a leur définition première de tueurs a l'aura quasi mythique.

Mais comment parler de L'Enfant Massacre sans évoquer ces hallucinantes scènes de combats. Sans compter celles décrites ci-dessus, déjà bien généreuses en geysers d'hémoglobine, L'Enfant Massacre est prolixe de moments ou la cruauté, la douleur et la mort se trouvent magnifiés par une mise en scène caressant plus d'une fois une certaine forme de surréalisme macabre. L'une des plus célèbres est sans doute celle ou les amazones de Sayaka massacrent, par défi, un ninja du clan Kurokawa. L'homme est proprement découpé en morceau, le nez, les oreilles, les doigts, un bras et pour finir une jambe lui sont enlevé avant d'être achevé poignardé dans un silence quasi absolu, seulement interrompu par la sonorité des sabres pénétrant la chair. L'autre grand moment de folie sanguinaire est celui ou les frères Ben, Ten, Rai étouffent une tentative d'embuscade dans le désert. Planqués sous des caches couvertes de sable, les hommes du clan commanditaires du contrat tentent de tuer le traître. Sentant le coup, Ben part a la "pêche" armé de ces griffes de métal et les plonge dans le sable qui s'imbibe immédiatement de sang, puis il tire de sa cachette un homme hurlant de douleur, les griffes plantées dans la nuque. Ben va réitérer l'opération plusieurs fois tout en manifestant une jouissance sadique, a chaque renouvelée par la vue du sang et de la souffrance. Cette scène vraiment démentiel de férocité est sans doute une des plus mémorables de la série. Le final, qui voient s'opposer les frères et Ogami, tout en étant dans la continuité du reste installe un lyrisme barbare qui renvoie au célèbres duels des westerns de Sergio Leone.

 

Tacticien retord et guerrier invincible, Ogami les exterminera de la même façon avec laquelle eux même ont donné la mort avec tant de générosité. L'un aura la tête fendu comme un melon, le second sera transpercé, le troisième finira dans la lente agonie de l'égorgement. Profitant de ces derniers instant et avant l'ultime geyser de sang, Ben s'étonnera du son étrange provoqué par le vent qui s'engouffre dans la plaie lui ouvrant le cou. Eclaboussure gore final signant la fin des bad guys les plus mémorable de la série (1). Comme dit plus haut, L'Enfant Massacre cultive les contrastes autant dans ces figures que dans son style. Misumi fait se côtoyer scènes au montage elliptique, mise en scènes inspiré a base de cadrages inventif et originaux allant jusqu'à chercher au fin fond du cadre l'énergie du manga originel, mouvement d'appareil, plan fixes ou composé par des fondus enchaînés sont les composants d'un film a l'esthétique radical offrant un cinéma essentiellement sensoriel, magnifié par un score envoûtant. Le film est également marqué par une utilisation du son minimaliste et judicieuse dans le sens ou elle ne fait qu'illustrer le "propos" du film, le son des sabres, celui de la chair découpé et les cris d'agonie sont bien souvent les seules sonorités audibles lors des nombreux combats, comme si Misumi avait voulu matérialiser en termes cinématographiques le sens le plus littéral du mot Chambara. L'Enfant Massacre assoie définitivement la série et est depuis devenu le plus culte des Baby Cart (2). Misumi récidive peut de temps après avec le troisième épisode de l'odysée des Itto, Dans la Terre de l'Ombre.

To be continued...

1-qui serviront plus tard de modèle au trois guerriers surnaturel des Aventures de Jack Burton dans les griffes du Mandarin de John Carpenter, grand fan de la série.

2-Le Sabre de la Vengeance et sa suite furent fusionnés en un seul métrage, Shogun Assassin, et diffusé au USA au tout début des années 80. Ce remontage attribué a Robert Houston et produit par Roger Corman, grand habitué de ce genre de pratiques, est cité par Tarantino a la toute fin de Kill Bill volume 2, il s'agit du film que Béatrice et sa fille regarde sur un écran TV.

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Baby Cart: Le Sabre de la Vengeance  posté le samedi 29 mars 2008 09:28

Kozure Ôkami

De Kenji Misumi. 1972/Japon.

C'est en 1970 que sortent au Japon les premiers volumes de Kozure Ôkami (Le Loup Errant) écrit par Kazuo Koike et dessiné par Goseki Kojima. Le succès est immédiat, l'odyssée de l'ancien bourreau shogunal et de son fils, répartit sur un total de 8000 pages, se vendra a plus de huit millions d'exemplaires et deviendra plus tard une des influences majeur d'un des grands manitou de la culture pop moderne: Frank Miller (qui parrainera d'ailleurs la sortie du manga au USA sous le nom de Lone Wolf and Cub). Comme cela arrive souvent dans le monde merveilleux du dollars… heu du yen, le concept sera décliné sous différentes formes. T-shirt, figurines, chansons, une pièce de théâtre, plusieurs séries TV (la première en trois saisons de 1973 a 1976, une autre de 2002 a 2004) et divers adaptations sur grand écran. C'est sous l'impulsion de Tomisaburo Wakayama que la saga va prendre sa forme cinématographique la plus célèbre. Wakayama est un acteur de seconde zone qui n'a jamais réussi a sortir de l'ombre de son frère cadet Shintaro Katsu, énorme star en Asie grâce à la mythique saga de Zatôichi dont il interprète le rôle titre. Wakayama n'a joué que les second et troisième couteau dans divers films (on l'aperçoit dans le second et sixième épisode de Zatôichi et dans Guerre des Gangs a Okinawa de Kinji Fukazaku) sans jamais trouver le rôle qui aurait pu lui permettre de s'imposer, y compris dans les Gokuaku Bozu une série de films ou Tomisaburo joue le rôle de Shinkai un moine libidineux, ivrogne et toujours prompt a utiliser la violence pour arriver a ces fins (1). Cinq films sont réalisé entre 1968 et 1971 mais sans effet sur sa carrière, Tomisaburo se rabat sur le manga du duo Koike/Kojima dont il est grand fan.

Kozure Ôkami est l'équivalent papier d'un genre désigné au japon par le nom de Chambara (2), genre cinématographique très populaire, l'équivalent du western aux USA, dérivé du Jidai Geki (film historique en costumes) mettant en scène des histoires de samouraïs, rônins et autres sabreurs généralement situé pendant l'ère Edo. Mais au début des 70's le Chambara en est a son crépuscule. les Yakuzas ont pris le relais comme grandes figures populaires d'un cinéma nippon de toute façon en pleine déchéance, la télévision se chargeant de vider les salles depuis le début des 6O's et l'importation de films étrangers de grappiller une part importante du publique restant et de l'éloigner de la production local. Pourtant Tomisaburo y croit et va tout naturellement s'adresser a son frère pour en assurer la production, Shintaro ayant crée une société afin de s'assurer d'une total indépendance: la Katsu Prod. Koike assurant lui-même le scénario de l'adaptation (3) Tomisaburo pense a Buichi Saïto, un jeune réalisateur avec qui il tourna en 71 Gokuaku Bozu - Nomu Utsu Kau et avec lequel il entretiens de bons rapports. Mais Saïto, sous contrat pour la Toei, ne peut que décliner l'offre. C'est Kenji Misumi qui sera finalement choisit pour illustrer les sanglantes aventures d'Ogami Itto et de son fils Daïgoro. La production des premiers films entre donc en production dès 1971, Le Sabre de la Vengeance sort l'année d'après, soit deux ans après la parution des premiers volumes.

Le choix de Kenji Misumi ne doit rien au hasard. Traumatisé par la guerre et son internement dans les camps soviétiques dans lesquels il passât trois ans, Misumi était un homme discret et taciturne. Coulé dans le moule des studios, Misumi parvint néanmoins a construire une œuvre personnel principalement construite autour de personnages solitaires et marginaux, incapables de s'adapter au monde qui les entoure. Ces figures sombres et tragiques hantaient pour la plupart des films de sabres, genre que Kurosawa avait révolutionné quelques années auparavant avec Yojimbo - Le Garde du Corps et dans lequel allait également s'illustrer Hideo Gosha, l'autre grand spécialiste du genre. La première œuvre marquante de Misumi fût sa version de Daibosatsu Tôge - Le Passage du Grand Bouddha, œuvre littéraire monumentale ayant déjà été plusieurs fois adapté a l'écran et racontant le parcourt de Ryunosuke Tsukue, un samouraï psychotique et aveugle plongeant progressivement dans la folie. Tsukue est interprété par Raizô Ichikawa, acteur au charisme étrange avec qui Misumi va tourner une autre trilogie, celle du Sabre. Composé de Tuer, Le Sabre et La Lame Diabolique ces œuvres, qui n'ont aucuns liens entres elles, permettent non seulement a Misumi d'exprimer son mal être et ces obsessions violentes mais également de parfaire un sens déjà aigue du cadrage et d'une manière général une vision pictural exceptionnel. C'est après Shaka, une transposition de la vie de Bouddha qui sauva la Daei du dépôt de bilan, que Misumi allait poser la première pierre d'un des grands édifices de la culture populaire nippone. C'est en 1962 que Misumi réalise Zatôichi Monogatari - Zatôichi, Le Masseur aveugle. Le succès est foudroyant, Katsu devient une star et son personnage4 sera le héros de pas moins de 25 films entre 1962 et 1973. Misumi réalisera cinq autres suites aux aventures du masseur aveugle et d'une manières général ces films sont considérés, a juste titre, comme les meilleurs de la série. C'est donc tout naturellement que Shintaro et Tomisaburo vont s'adresser a lui.

"Nous avons rejoins l'enfer des damnés" Ogami Itto dans L'Enfant Massacre.

Ogami Itto est Kaisakunin, l'exécuteur officiellement mandaté par le Shogun. Son rôle consiste a aider les seigneurs a mourir pendant leurs seppuku en les décapitant, il est en outre le seul habilité a porter les armes de son maître. Ce rang attise la jalousie de Retsudo Yagyu, chef du puissant clan Yagyu, qui ourdit un ingénieux complot faisant passer Ogami pour un traître aux yeux du Shogun. Sa femme assassinée, Ogami est poussé au suicide avec son fils Daïgoro, âgé de un an. Mais Itto refuse de se plier aux lois du Bushido et d'obéir aux ordres du Shogun. Il renie sa condition de samouraï et tue deux petits fils de Restudo en duel. Hors la loi, Ogami hère sur les routes accompagné de son fils et, pour subsister, devient tueur a gage.

Très logiquement c'est donc Le Sabre de la Vengeance qui pose les bases thématiques, visuels et les codes de la série. D'emblé Ogami Itto ne nous est pas présenté comme un personnage particulièrement sympathique mais comme l'ultime chaînon d'une mécanique de terreur destinée a assoire le pouvoir du Shogun et de briser chez les seigneurs toutes velléité de rébellion ou d'indépendance. Les premières scènes sont particulièrement crucial pour une bonne compréhension du personnage. L'introduction suit les pas d'un enfant accompagné d'un vieil homme, marche suivi par les regards de serviteurs en pleures. L'enfant est en fait un seigneur condamné a mort par la cruauté des lois féodales, le vieil homme un intendant qui suit les derniers pas de son maître. Le cérémonial du seppuku arrive a son terme avec l'arrivé de l'exécuteur. Impitoyable, Ogami accomplira son œuvre. Plus tard, on le voit se recueillir dans un petit temple érigé a la mémoire de ces victimes. Après la mort de sa femme, du premier Yagyu et la découverte du complot, Ogami donne le choix a Daïgoro. Son père a décidé de se venger et de se soustraire de l'influence du code qui régit la vie d'un samouraï "Je dois venger la famille Ogami. Je dois donc quitter la voie du Samouraï et devenir un démon exterminateur. Écoute bien, Daigoro. A partir d'aujourd'hui je suis un tueur. C'est la voie du sang, de la mort et de la barbarie. La voie du tueur et la seule possible pour assouvir ma vengeance contre l'infâme clan Yagyu qui a salit notre nom" et lui donne le choix entre deux objets: un sabre (suivre la voie du tueur) ou un petit ballon (rejoindre sa mère dans l'au-delà). Daïgoro choisi le sabre, son père le prend dans ces bras et lui dit en pleurant "J'aurais préféré que tu rejoigne ta mère. Tu aurais été heureux avec elle. Mon pauvre fils… Le tueur a l'enfant. Notre destinée est tracé !".

Ces scènes décrivent un personnage d'une grande complexité. A la fois brutal et doté d'un sens moral et du devoir quasi aveugle (il ne fait aucun doute qu'Ogami aurait tué son fils si son choix fut autre) mais également emprunt de profondes valeurs humaines comme l'amour, l'honneur, la compassion et la culpabilité. Des sentiments qu'Ogami n'invoquera par la suite que rarement. Devenant un tueur a gage errant l'ancien bourreau abandonne une partie fondamental de son identité de samouraï et se mure dans un mutisme qui n'est que l'écran derrière lequel se cache un homme brisé, hanté par son passé (ce qui justifie l'utilisation d'une structure en flash back) et fondamentalement pessimiste sur la valeur de l'humanité. Ce n'est qu'en présences de certaines figures qu'Ogami considère comme égale a lui même, des parias rejetés par la société, que ces sentiments referont surface. L'autre personnage essentiel de la série est bien sur Daigoro, dont le rôle dans ce premier volume est quelques peu en retrait mais qui gagnera en importance dans le futur. Itto vit en autarcie et n'en sort qu'au moment ou l'ont vient solliciter ces services de tueur et n'a que peut d'intérêt pour ces congénères. Daigoro est le personnage par qui l'humanité d'Ogami reste malgré tout visible, il est son futur et son double.

Visuellement le film est au carrefour des influences. Encore rattaché aux grandes heures d'un classicisme flamboyant des années 50/60, Le Sabre de la Vengeance est également influencé par le nihilisme du western italien et l'outrance visuel des sanglantes orgies de l'ogresque Chang Cheh, légendaire réalisateur de la Shaw Brother. Fan de Kurosawa et de Leone, Misumi fait exploser ces cadres dans une recherche formel quasi expérimental qui réussi a traduire l'énergie des planches dans des scènes de combats et de duels d'une violence graphique monstrueuses qui ont fait en grande partie le succès et le culte des Baby Cart. L'univers dans lequel évolue Ogami Itto et Daïgoro est un monde de déliquescence morale absolue. Les routes sont hantées par des femmes folles de douleurs, par des bandits au langages ordurier qui violent et tuent sous le regard de badauds affectés d'une totale indifférence ou d'une détestable lâcheté. Les forces censées représenter l'ordre et la loi ne sont pas mieux loties, au mieux absentes au pires a l'origine même des troubles de part leurs incessantes conspirations. En plus de ces contrats, Ogami et Daigoro devront repousser les incessantes attaques du clan Yagyu au travers de combats combinant une violence graphique aussi jouissive que bestial et une réel forme de poésie macabre. Poésie qui ne s'exprime pas uniquement lors des scènes de combats. témoin cette scène où Ogami est poussé a faire l'amour a une prostitué, emballée dans un formalisme magnifique qui exclu toute forme de vulgarité et donne a cette séquence une beauté érotique troublante et fascinante. Tout les codes de la série sont déjà inscrits dans Le Sabre de la Vengeance, il seront tous poussés jusqu'à leurs paroxysme tout au long de la saga. Comme la poussette de Daigoro qui cache une multitudes de d'armes, les combats d'Ogami contre une masse d'ennemies dont le nombre augmentera d'une manière exponentiel (un contre dix, puis vingt, puis quarante,…), sa rencontre avec un personnage avec qui Ogami établira une relation essentiellement lié a une vision moral mais également a une certaine forme d'identification a sa condition de paria. Le Sabre de la Vengeance est un énorme carton. Sa suite, l'Enfant Massacre sort dans la foulée...

To be continued... 

1 - le premier épisode est sorti en France chez HK video sous le titre du Moine Sacrilège.

2 - Terme dérivé de l'onomatopée "cham cham bara bara" qui désigne le bruit que fait le sabre en pénétrant la chair. Le genre est également appelé Ken Geki, littéralement film de sabre.

3 - Kazuo Koike sera en tout scénariste des cinq premiers Baby Cart.

4 - Un aveugle errant, yakuza a ces heures, masseur et sabreur quasi-invincible. Zatôichi malgré son caractère bougons est toujours prompt a rendre la justice mais semble incapable d'intégration social, Il est un éternel errant.

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