Kozure
Ôkami
De Kenji Misumi.
1972/Japon.

C'est en 1970 que sortent au Japon
les premiers volumes de Kozure Ôkami (Le Loup
Errant) écrit par Kazuo Koike et dessiné par Goseki
Kojima. Le succès est immédiat, l'odyssée de
l'ancien bourreau shogunal et de son fils, répartit sur un
total de 8000 pages, se vendra a plus de huit millions
d'exemplaires et deviendra plus tard une des influences majeur d'un
des grands manitou de la culture pop moderne: Frank Miller (qui
parrainera d'ailleurs la sortie du manga au USA sous le nom de
Lone Wolf and Cub). Comme cela arrive souvent dans le
monde merveilleux du dollars… heu du yen, le concept sera
décliné sous différentes formes. T-shirt,
figurines, chansons, une pièce de théâtre,
plusieurs séries TV (la première en trois saisons de
1973 a 1976, une autre de 2002 a 2004) et divers adaptations sur
grand écran. C'est sous l'impulsion de Tomisaburo Wakayama
que la saga va prendre sa forme cinématographique la plus
célèbre. Wakayama est un acteur de seconde zone qui
n'a jamais réussi a sortir de l'ombre de son frère
cadet Shintaro Katsu, énorme star en Asie grâce
à la mythique saga de Zatôichi dont
il interprète le rôle titre. Wakayama n'a joué
que les second et troisième couteau dans divers films (on
l'aperçoit dans le second et sixième épisode
de Zatôichi et dans Guerre des Gangs
a Okinawa de Kinji Fukazaku) sans jamais trouver le
rôle qui aurait pu lui permettre de s'imposer, y compris dans
les Gokuaku Bozu une série de films ou
Tomisaburo joue le rôle de Shinkai un moine libidineux,
ivrogne et toujours prompt a utiliser la violence pour arriver a
ces fins (1). Cinq films sont réalisé entre 1968
et 1971 mais sans effet sur sa carrière, Tomisaburo se rabat
sur le manga du duo Koike/Kojima dont il est grand fan.

Kozure Ôkami est
l'équivalent papier d'un genre désigné au
japon par le nom de Chambara (2), genre cinématographique
très populaire, l'équivalent du western aux USA,
dérivé du Jidai Geki (film historique en costumes)
mettant en scène des histoires de samouraïs,
rônins et autres sabreurs généralement
situé pendant l'ère Edo. Mais au début des
70's le Chambara en est a son crépuscule. les Yakuzas ont
pris le relais comme grandes figures populaires d'un cinéma
nippon de toute façon en pleine déchéance, la
télévision se chargeant de vider les salles depuis le
début des 6O's et l'importation de films étrangers de
grappiller une part importante du publique restant et de
l'éloigner de la production local. Pourtant Tomisaburo y
croit et va tout naturellement s'adresser a son frère pour
en assurer la production, Shintaro ayant crée une
société afin de s'assurer d'une total
indépendance: la Katsu Prod. Koike assurant lui-même
le scénario de l'adaptation (3) Tomisaburo pense a Buichi
Saïto, un jeune réalisateur avec qui il tourna en
71 Gokuaku Bozu - Nomu Utsu Kau et avec
lequel il entretiens de bons rapports. Mais Saïto, sous
contrat pour la Toei, ne peut que décliner l'offre. C'est
Kenji Misumi qui sera finalement choisit pour illustrer les
sanglantes aventures d'Ogami Itto et de son fils Daïgoro. La
production des premiers films entre donc en production dès
1971, Le Sabre de la Vengeance sort l'année
d'après, soit deux ans après la parution des premiers
volumes.

Le choix de Kenji Misumi ne doit
rien au hasard. Traumatisé par la guerre et son internement
dans les camps soviétiques dans lesquels il passât
trois ans, Misumi était un homme discret et taciturne.
Coulé dans le moule des studios, Misumi parvint
néanmoins a construire une œuvre personnel
principalement construite autour de personnages solitaires et
marginaux, incapables de s'adapter au monde qui les entoure. Ces
figures sombres et tragiques hantaient pour la plupart des films de
sabres, genre que Kurosawa avait révolutionné
quelques années auparavant avec Yojimbo - Le Garde
du Corps et dans lequel allait également
s'illustrer Hideo Gosha, l'autre grand spécialiste du genre.
La première œuvre marquante de Misumi fût sa
version de Daibosatsu Tôge - Le Passage du Grand
Bouddha, œuvre littéraire monumentale ayant
déjà été plusieurs fois adapté a
l'écran et racontant le parcourt de Ryunosuke Tsukue, un
samouraï psychotique et aveugle plongeant progressivement dans
la folie. Tsukue est interprété par Raizô
Ichikawa, acteur au charisme étrange avec qui Misumi va
tourner une autre trilogie, celle du Sabre. Composé de
Tuer, Le Sabre et La Lame
Diabolique ces œuvres, qui n'ont aucuns liens entres
elles, permettent non seulement a Misumi d'exprimer son mal
être et ces obsessions violentes mais également de
parfaire un sens déjà aigue du cadrage et d'une
manière général une vision pictural
exceptionnel. C'est après Shaka, une
transposition de la vie de Bouddha qui sauva la Daei du
dépôt de bilan, que Misumi allait poser la
première pierre d'un des grands édifices de la
culture populaire nippone. C'est en 1962 que Misumi réalise
Zatôichi Monogatari - Zatôichi, Le Masseur
aveugle. Le succès est foudroyant, Katsu devient
une star et son personnage4 sera le héros de pas moins de 25
films entre 1962 et 1973. Misumi réalisera cinq autres
suites aux aventures du masseur aveugle et d'une manières
général ces films sont considérés, a
juste titre, comme les meilleurs de la série. C'est donc
tout naturellement que Shintaro et Tomisaburo vont s'adresser a
lui.

"Nous avons rejoins l'enfer des
damnés" Ogami Itto dans L'Enfant
Massacre.
Ogami Itto est Kaisakunin,
l'exécuteur officiellement mandaté par le Shogun. Son
rôle consiste a aider les seigneurs a mourir pendant leurs
seppuku en les décapitant, il est en outre le seul
habilité a porter les armes de son maître. Ce rang
attise la jalousie de Retsudo Yagyu, chef du puissant clan Yagyu,
qui ourdit un ingénieux complot faisant passer Ogami pour un
traître aux yeux du Shogun. Sa femme assassinée, Ogami
est poussé au suicide avec son fils Daïgoro,
âgé de un an. Mais Itto refuse de se plier aux lois du
Bushido et d'obéir aux ordres du Shogun. Il renie sa
condition de samouraï et tue deux petits fils de Restudo en
duel. Hors la loi, Ogami hère sur les routes
accompagné de son fils et, pour subsister, devient tueur a
gage.

Très logiquement c'est donc
Le Sabre de la Vengeance qui pose les bases
thématiques, visuels et les codes de la série.
D'emblé Ogami Itto ne nous est pas présenté
comme un personnage particulièrement sympathique mais comme
l'ultime chaînon d'une mécanique de terreur
destinée a assoire le pouvoir du Shogun et de briser chez
les seigneurs toutes velléité de rébellion ou
d'indépendance. Les premières scènes sont
particulièrement crucial pour une bonne compréhension
du personnage. L'introduction suit les pas d'un enfant
accompagné d'un vieil homme, marche suivi par les regards de
serviteurs en pleures. L'enfant est en fait un seigneur
condamné a mort par la cruauté des lois
féodales, le vieil homme un intendant qui suit les derniers
pas de son maître. Le cérémonial du seppuku
arrive a son terme avec l'arrivé de l'exécuteur.
Impitoyable, Ogami accomplira son œuvre. Plus tard, on le
voit se recueillir dans un petit temple érigé a la
mémoire de ces victimes. Après la mort de sa femme,
du premier Yagyu et la découverte du complot, Ogami donne le
choix a Daïgoro. Son père a décidé de se
venger et de se soustraire de l'influence du code qui régit
la vie d'un samouraï "Je dois venger la famille Ogami. Je
dois donc quitter la voie du Samouraï et devenir un
démon exterminateur. Écoute bien, Daigoro. A partir
d'aujourd'hui je suis un tueur. C'est la voie du sang, de la mort
et de la barbarie. La voie du tueur et la seule possible pour
assouvir ma vengeance contre l'infâme clan Yagyu qui a salit
notre nom" et lui donne le choix entre deux objets: un sabre
(suivre la voie du tueur) ou un petit ballon (rejoindre sa
mère dans l'au-delà). Daïgoro choisi le sabre,
son père le prend dans ces bras et lui dit en pleurant
"J'aurais préféré que tu rejoigne ta
mère. Tu aurais été heureux avec elle. Mon
pauvre fils… Le tueur a l'enfant. Notre destinée est
tracé !".
Ces scènes décrivent
un personnage d'une grande complexité. A la fois brutal et
doté d'un sens moral et du devoir quasi aveugle (il ne fait
aucun doute qu'Ogami aurait tué son fils si son choix fut
autre) mais également emprunt de profondes valeurs humaines
comme l'amour, l'honneur, la compassion et la culpabilité.
Des sentiments qu'Ogami n'invoquera par la suite que rarement.
Devenant un tueur a gage errant l'ancien bourreau abandonne une
partie fondamental de son identité de samouraï et se
mure dans un mutisme qui n'est que l'écran derrière
lequel se cache un homme brisé, hanté par son
passé (ce qui justifie l'utilisation d'une structure en
flash back) et fondamentalement pessimiste sur la valeur de
l'humanité. Ce n'est qu'en présences de certaines
figures qu'Ogami considère comme égale a lui
même, des parias rejetés par la société,
que ces sentiments referont surface. L'autre personnage essentiel
de la série est bien sur Daigoro, dont le rôle dans ce
premier volume est quelques peu en retrait mais qui gagnera en
importance dans le futur. Itto vit en autarcie et n'en sort qu'au
moment ou l'ont vient solliciter ces services de tueur et n'a que
peut d'intérêt pour ces congénères.
Daigoro est le personnage par qui l'humanité d'Ogami reste
malgré tout visible, il est son futur et son
double.

Visuellement le film est au
carrefour des influences. Encore rattaché aux grandes heures
d'un classicisme flamboyant des années 50/60, Le
Sabre de la Vengeance est également
influencé par le nihilisme du western italien et l'outrance
visuel des sanglantes orgies de l'ogresque Chang Cheh,
légendaire réalisateur de la Shaw Brother. Fan de
Kurosawa et de Leone, Misumi fait exploser ces cadres dans une
recherche formel quasi expérimental qui réussi a
traduire l'énergie des planches dans des scènes de
combats et de duels d'une violence graphique monstrueuses qui ont
fait en grande partie le succès et le culte des Baby
Cart. L'univers dans lequel évolue Ogami Itto et
Daïgoro est un monde de déliquescence morale absolue.
Les routes sont hantées par des femmes folles de douleurs,
par des bandits au langages ordurier qui violent et tuent sous le
regard de badauds affectés d'une totale indifférence
ou d'une détestable lâcheté. Les forces
censées représenter l'ordre et la loi ne sont pas
mieux loties, au mieux absentes au pires a l'origine même des
troubles de part leurs incessantes conspirations. En plus de ces
contrats, Ogami et Daigoro devront repousser les incessantes
attaques du clan Yagyu au travers de combats combinant une violence
graphique aussi jouissive que bestial et une réel forme de
poésie macabre. Poésie qui ne s'exprime pas
uniquement lors des scènes de combats. témoin cette
scène où Ogami est poussé a faire l'amour a
une prostitué, emballée dans un formalisme magnifique
qui exclu toute forme de vulgarité et donne a cette
séquence une beauté érotique troublante et
fascinante. Tout les codes de la série sont
déjà inscrits dans Le Sabre de la
Vengeance, il seront tous poussés jusqu'à
leurs paroxysme tout au long de la saga. Comme la poussette de
Daigoro qui cache une multitudes de d'armes, les combats d'Ogami
contre une masse d'ennemies dont le nombre augmentera d'une
manière exponentiel (un contre dix, puis vingt, puis
quarante,…), sa rencontre avec un personnage avec qui Ogami
établira une relation essentiellement lié a une
vision moral mais également a une certaine forme
d'identification a sa condition de paria. Le Sabre de la Vengeance est un
énorme carton. Sa suite, l'Enfant Massacre
sort dans la foulée...
To be continued...
1 - le premier
épisode est sorti en France chez HK video sous le titre du
Moine Sacrilège.
2 - Terme dérivé
de l'onomatopée "cham cham bara bara" qui désigne le
bruit que fait le sabre en pénétrant la chair. Le
genre est également appelé Ken Geki,
littéralement film de sabre.
3 - Kazuo Koike sera en
tout scénariste des cinq premiers Baby
Cart.
4 - Un aveugle errant, yakuza a
ces heures, masseur et sabreur quasi-invincible. Zatôichi
malgré son caractère bougons est toujours prompt a
rendre la justice mais semble incapable d'intégration
social, Il est un éternel errant.