Note sur Nabuo Nakagawa et sur le
Kaidan Eiga.

Avant de devenir en
occident une des grandes références du cinéma
horrifique japonais, ce réalisateur né le 18 avril
1905 entame sa carrière a l'époque du muet et
s'essaye a différent genres du cinéma de
divertissements (comédie, jidai-geki, mélodrames).
Pendant la seconde guerre mondial Nakagawa entre a la Chukaden'ei
et y réalise des documentaires sur les bombardements et les
combats aériens. Le conflit terminé Nobuo rejoint la
Shintoho, compagnie née d'une scission de la Toho, pour
laquelle il signera les films qui font l'objet de cet article.
Classés dans la catégorie du Kaidan Eiga
certaines de ces oeuvres le rendront célèbre et le
placeront comme une des références mondiales du
fantastique. Aujourd'hui célébré de part le
monde, certaines de ces idées visuelles furent reprises par
Seijun Suzuki, Kato Tai. Il est également une des
principales influences d'Hideo Nakata qui revitalisera
lui-même le Kaidan Eiga en réalisant
Ring en 1998.
Le Kaidan Eiga
est le terme japonais le plus couramment utilisé en occident
afin de définir ce qu'on appelle "le film de Fantôme".
Si cette formulation n'est évidemment pas fausse, elle ne
rend pas compte de la diversité du genre qui compte le
Yotsuya kaidan - série de films basés sur un
classique du théâtre Kabuki écrit en 1825 qui
est bien sur représenté ici par The Ghost of
Yotsuya, le Kaidan Kasanegafuchi - inspiré
d'un chant du 19e siècle "Histoires de fantômes de
l'étang de Kasane" contant la triste histoire de la
vengeance d'un masseur accidentellement tué, les principales
adaptations sont de Kenji Mizogushi (1926), Kimiyoshi Yosuda (1960
& 1970) et bien Nobuo Nakagawa (1957), le Kaidan est
lui basé sur le recueil publié en 1904 de
récits folkloriques fantastiques japonais réunis par
l'écrivain Lafcadio Hearn et dont est tiré ce qui est
sans doute connu comme le film fantastique japonais de plus
mondialement célèbre, avec le Jigoku
de Nakagawa, le fabuleux Kwaidan de Masaki
Kobayashi.
A Wicked
Woman (Dokufu
Takahash Odeni. 1958).

Oden est une jeune
femme partagé entre son métier de voleuse et l'amour
qu'elle porte a sa fille, gardé par son ancien mari - un
alcoolique qui n'a que faire de la petite - jusqu'au jour ou elle
rejoint un macro qui se servira d'elle afin de mettre en confiance
et d'attirer des jeunes filles pour son réseau de
prostitution. Oden entame sa plongé dans l'obscurité
d'un triste destin. A Wicked Woman
n'a que de rapport avec le genre qui rendra célèbre
Nakagawa. L'intrigue se situe d'avantage entre les domaines du
drame ou du film noir bien que le film déploie des ambiances
étranges proche du fantastique, surtout dû a certains
cadrages et décors qui nimbe le film d'une atmosphère
ténébreuse. Nakagawa développe un personnage
féminin central complexe aussi émouvant (les
scènes avec sa fille) que réellement
détestable ( voir l'indifférence avec laquelle elle
jette des filles dans les griffes de son amant). C'est cette
multiplicité des sentiments qui éloigne Oden de la
figure de la renarde ou de la mente religieuse que semblaient
définir les premières scènes. Le personnage
est très réussi et l'on ne peut hélas pas en
dire autant du reste des caractères qui sont soit tous
totalement inexistant, soit inexploité (le mac
interprété par Tetsuro Tamba) d'autant que le film
accumule vers son final tout un paquet de situation
invraisemblablement mélodramatique qui finissent par
ennuyer. Dommage car A Wicked Woman est souvent
magnifique (une constante des films chroniqués dans cet
article), d'une maîtrise formelle incontestable. Cadres
millimétrés, photo N&B remarquables et mouvements
de caméra d'une grande fluidité, A Wicked
Woman est parfois traversé d'images ou de courte
scènes qui retiennent l'attention et anticipent les futurs
penchants de la filmo de Nakagawa: la cave ou sont retenues les
victimes d'Oden et qui servent également a l'assouvissement
des penchants sadiques de Tamba ( torse poil avec un fouet), les
décors constamment embrumés qui entours la maison
d'Oden et l'apparition d'un érotisme discret. A
Wicked Woman est donc avant tout a voir pour sa forme et
pour quelques très belles
scènes.
Black Cat
Mansion (Borei kaibyo yashiki.
1958).

Un docteur et sa femme
emménage dans une vieille maison abandonnée. La femme
est aussitôt attaqué par le spectre d'une vieille
femme qui tente a plusieurs reprises de la tuer. Un Moine leurs
apprendra tout sur la malédiction qui plane sur la
demeure. Nakagawa s'attaque donc ici au Kaidan Eiga et plus
particulièrement a un sous genre très populaire a
l'époque, le Babeneko Mono Eiga: le film de chat
non mort. Black Cat Mansion est une variation
autour du Chat Noir d'Edgar Allan Poe dont certain
éléments ont été conservés
(l'omniprésence du chat noir, le cadavre emprisonné
dans le mur) pour un résultat très largement
supérieur a Wicked Woman. Nakagawa fait
évoluer ces personnages dans de superbes décors
envahi par une brume photogénique qui suggère la
présence du surnaturel. Nakagawa instaure un climat
inquiétant, envoûtant dans lequel perce la menace de
forces vengeresses. Paré d'un scope N&B sublime,
Black Cat Mansion permet a Nakagawa de faire
preuve d'une inventivité visuel constante dans ces cadrages
ou ces mouvement d'appareils et truffe son film de symboles qui
résonnent comme autant de signes du drame a venir. Nakagawa
y affirme son goût pour le macabre, l'étrange, le
fantastique et pour ce qui passe chez nous comme de la bizarrerie
(les apparitions du chat fantôme) dans un récit en
flash-back qui se verra lui-même coupé par un autre
flash-back sur les origines de la malédiction qui passera du
N&B a la couleur et a une réalisation plus statique,
peut être afin de rappeler les sources Kabuki du Kaidan Eiga.
Mais cela n'entrave en rien l'imagination de Nakagawa qui compose
des plans lugubres d'une grande beauté. Plutôt lent
mais jamais chiant, Black Cat Mansion est
également étonnant dans la mesure ou Nakagawa en
s'inspirant des classiques US du genre (les prods Val Lewton entre
autres, celles de la Universal pour certaines ambiances) trace dans
le sillon de Mario Bava et Terence Fisher et inscrit son film dans
la droite lignée de ces grands monsieur du genre qui a la
même époque l'ont bouleversé par leurs
modernités. Mise a part la seul petite ombre au tableau que
représente la dernière scène, sans doute
imposé par le studio, Black Cat Mansion est
un très bon film qui annonces les grandes réussites a
venir que sont Jigoku et Ghost of
Yotsuda.
The Ghost of
Yotsuya (Tokaido Yotsuga Kaidan. 1959).

Sollicitant la main de
Yotsuya et n'acceptant pas le refus de son père, un ronin du
nom de Iemon assassine le vieille homme et réussi a se
marier avec la jeune fille. Quelques temps plus tard Iemon
rencontre une autre fille, Ume, qu'il désire aussitôt.
Iemon et Naosuke, son homme de basse besogne, élimine le
fiancé de la sœur de Yotsuya afin de profiter a
Naosuke qui désire la prendre pour femme. Les deux assassins
prépare ensuite l'assassinat d'Iwa de la plus cruel des
façons, par un poison qui la défigure puis l'a fait
mourir dans d'atroce souffrances. Débarrasser de son
encombrante femme Iemon se mari avec Ume mais le spectre vengeur de
Yotsuya va bientôt se manifester. Que dire sinon que ce film est un chef
d'œuvre. The Ghost of Yotsuya est
l'énième adaptation d'un classique qui trouve son
origine dans une pièce Kabuki datant de 1825 qui fut
illustré par, entre autres, Keisuke Kinoshita, Kenji Misumi
ou Shiro Toyoda. Les différentes adaptations jouant soit le
registre du parcourt psychologique de Iemon soit l'illustration
d'une revanche d'outre tombe, vous imaginez que Nakagawa, pour
notre plus grand bonheur, choisit la seconde option. The
Ghost of Yotsuya est classiquement divisé en trois
partie (de l'assassinat du père au mariage de Yotsuya, le
complot de Iemon, la revanche de Yotsuya) mais semble
partagé en deux parties distinct. La première heure
qui décrit l'enchaînement d'évènements
malheureux qui conduiront à la mort de Yotsuya est d'un
classicisme remarquable, Nakagawa prend son temps pour nous conter
le pathétique destin de ces personnages en toute
sobriété, sans effet de style inutile. Les plans sont
souvent fixes, les mouvements de caméras très rares
ne sont utilisés que pour mettre en évidence des
faits importants. Le budget réduit du film n'empêche
pas Nakagawa de composer des plans sublimes typiques des tournages
en studio de cette époque et malgré des personnages
assez distants, sans doute du a une direction d'acteurs
insuffisantes, The Ghost of Yotsuya parvient
facilement a captiver l'attention. Nakagawa tisse patiemment sa
toile en introduisant discrètement le fantastique dans le
récit par l'intermédiaire de plans insolites ou
inquiétants qui annonce la mort et la revanche de Yotsuya.
Puis c'est la déferlante d'image lugubres, de scènes
macabres illustrant la cruelle vengeance du spectre.

Plans
inclinés, photo spectrale, composition de cadres magnifiques
et baroques, décors envahi par un brouillard de mauvaises
augures, les quinze dernière minutes sont d'une
beauté a couper le souffle par le magnétisme qu'elle
dégages, par leurs pouvoirs d'impression rétinienne.
L'esthétique radicale lié a d'excellents effets
spéciaux rapproche parfois The Ghost of
Yotsuya du cinéma sensuel et morbide de Mario Bava
a la grande différence que le fantôme de Yotsuya
n'exprime que la souffrance et l'accablement, contrairement a la
violence sadique des spectres qui peuplent quelques unes des oeuvre
du réalisateur d'Opération Peur et
du Corps et le Fouet. La plupart des apparitions
spectrales sont anthologiques, accroché au plafond ou
surgissant de l'eau, et sont toutes a mettre au panthéon des
scènes marquantes du genre d'autant qu'elles contiennent
certains détails gores plutôt avant-gardiste, ce qui
en accentue encore davantage l'aspect effroyable. Le métrage
se conclut sur une image qui distille un parfum mélancolique
qui fini de faire de The Ghost of Yotsuya un des
grands classiques de cette période et un des plus beau films
fantastique tout pays et toutes époques confondues. Ben
wouai un chef d'œuvre quoi !
The Lady
Vampire (Onna kyuketsuki. 1959).
Pendant l'anniversaire
de sa fille, un homme voit réapparaître sa femme
disparut depuis 20 ans sans que le temps ne l'est vieilli. Pendant
ce temps, un tableau l'a représentant est volé dans
un musée par un nain, en fait l'assistant d'un
mystérieux personnage qui se révèle être
un vampire. Pour
le coup il serait difficile de soutenir que The Lady
Vampire soit une réussite. Cet œuvre,
bizarrement placé entre deux sommet de l'œuvre de
Nakagawa, est une tentative d'intégrer la figure du vampire
dans le bestiaire fantastique nippon (le genre est appelé
Kyutetsuki Eiga)et le moins que l'on puisse dire c'est que
l'ensemble est globalement raté, la faute a un
scénario bordélique au péripéties
soporifiques, a une direction d'acteurs inexistante et a une
réalisation très sage, voir assez
statique.

Le
début prometteur sombre dans une bizarrerie grotesque proche
d'une certaine imagerie pop typiquement nippone sans que le style
du film le justifie - en exagérant un peu imaginez un
Mizoguchi parasité par les délires pop de Seijun
Suzuki mais sans que cela en transforme fondamentalement la
tonalité - on a donc droit a un vampire qui semble sorti
tout droit d'une boite de nuit guère aidé par des
serviteurs un rien superflus, une sorte de Maciste japonais qui se
prend une raclée a chaque apparition (assez peu nombreuses),
un spectre dont le rôle consiste a avertir son maître
des dangers qu'il coure sans que cela le trouble puisque celui-ci
s'en tamponne comme de l'An quarante et pour finir un nain poilu
(toujours en avoir un dans le coffre de sa bagnole, ça peut
servir). Il n'y a bien que la dernière partie qui puissent
vaguement retenir l'attention grâce aux jolis décors
du château souterrain du vampire et aux quelques
scènes qui s'y déroule. Plus une curiosité
qu'autre chose.
Jigoku
(1960).

Shiro
est un jeune étudiant sous la coupe de l'influence de
Tamura, un compagnon de classe cruel et dominateur. Les jeunes
hommes tuent accidentellement un yakuza sous les yeux de sa famille
qui jure de le venger. La fiancé de Shiro, Yukiko, qui est
également la fille de son professeur se tue dans un accident
de voiture. Shiro décide de ne plus subir l'influence de
Tamura et part dans un petit village ou il rencontre le sosie de
Yukiko. Tamura resurgit, ainsi que le professeur, sa femme, la
famille du yakuza. Leurs destins vont se fondre pendant une
soirée qui va très mal se terminer, tout ce petit
monde ira donc griller en Enfer. Les sources d'inspirations de
Jigoku sont multiples. Il y a d'abord l'affaire
Leopold-Loeb qui inspira Alfred Hitchcock (La
Corde.1948) et Richard Fleischer
(Compulsion.1959). Les rapports
maître/esclave entre Shiro et Tamura sont effectivement
abordés, l'homosexualité a peine
suggéré mais ce ne sont bien sur pas les
thèmes centraux du film de Nakagawa bien que Tamura soit
défini comme un être corrupteur qui prend du plaisir
dans la peine et le mal qu'il inflige a autrui, il est comme une
sorte de personnage catalyseur du destin lugubre qui attend tout
les protagonistes. Mais les influences majeurs de Nakagawa restent
le Faust de Goethe et surtout l'Ojoyoshu. Achevé en 984 par
le moine Genshin, ce traité donne une place importante aux
descriptions des différents Enfers et des supplices qui y
sont pratiqués. Jigoku est assez remarquable car c'est sans
doute celui, des cinq films présentés ici, qui
explicite le plus ce que sous tend Nakagawa sur
l'inéluctabilité d'un destin voué aux
ténèbres. La partie "terrestre" film enchaîne
les situations avec un illogisme flagrant sans que cela nuise au
propos d'un film, comme a son habitude Nakagawa égraine les
signes d'un drame a venir, qui semble vouloir nous dire que l'Enfer
n'est qu'une prolongation logique d'une vie terrestre remplie de
violence, de lâcheté, de méchanceté ou
d'abandon.

L'innocence dans
Jigoku n'existe pas, même le vieux
professeur a l'aspect respectable cache un secret qui le vouera au
gémonies infernales, tout comme la douce Yukiko ou l'enfant
mort née issue de son union avec Shiro. Si
intéressante que soit cette partie "vivante", ce n'est pas
cela qui a rendu célèbre Jigoku mais
bien ces hallucinants tableaux dans lesquels évoluent des
êtres humains en attentes de châtiments, transformant
subitement la forme classique en cauchemar baroque,
surréaliste ou hommes et femmes sont découpés
en morceaux, décapités,
éviscérés, plongés dans un fleuve de
pus, ébouillanté, …Le tout sous un
déluge de couleurs flamboyantes aux contrastes profonds avec
comme témoins les démons et princes de l'Enfer
chargés des sinistres travaux. Rien n'est
épargné aux hommes, balayés dans le
marécage de leurs vices et il faut bien dire que Nakagawa
semble jubiler dans la représentation de ces Enfers et du
traitement qu'il inflige a ces semblables. Pourtant cette avalanche
de morbidité n'exclut pas une certaine forme de
poésie que l'on peut trouver a certain endroits - la
rencontre de Shiro et de Yukiko dans l'Enfer des enfants non
nées ou la vision de leurs enfant en train de flotter sur le
fleuve Sazumi qui traverse l'Enfer - lesquelles ajoutent aux images
du spectacles dantesques une pointe de mélancolie qui
traduit au final un sentiment de désolation. C'est dans ces
instants magnifiques que Jigoku diffuse toute sa
puissance morbide, son pouvoir de fascination, pouvoir qui ne
trouve d'équivalent que dans le dementiel
Häxan de Benjamin Christensen.
Jigoku est un bijou, une perle noire, un film
réellement unique qui, a l'instar de The Ghost of
Yotsuya, mérite sa place au panthéon du
cinéma fantastique et du cinéma tout
court.
Si le
cycle sur le cinéma japonais vous intéresse je ne
serai trop vous conseillez que de cliquer sur ce
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l'opération chez Wildgrounds qui centralise l'ensemble des
adresses des articles des blogs concernant ce
cycle.